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L’écart éclaté ?

- Le Metope del Partenone - Roméo Castelucci

Roméo s’excuse.

Son art, en proie à l’actualité sanglante du vendredi 13, résonne de manière imprévue. Reflet d’une lueur morbide de l’horreur qui s’était déployée dans notre pays.

Nous, spectateurs, sommes mis en garde par le metteur en scène : « Je voudrais vous dire mon état d’esprit. Le Metope del Partenone a le malheur de contenir des images identiques à ce que les parisiens viennent de vivre il y a seulement quelques jours. Cette action a le malheur particulier d’être un miroir atroce de ce qui est arrivé dans les rues de cette ville. Images difficiles à supporter, obscènes dans leur exactitude inconsciente. »

Au moment de la présentation un avant-propos nous met encore en alerte. La voix de Castellucci s’étend dans la grande halle de La Villette et saisi la masse de spectateurs de quelques explications désolées. Le spectacle avait été créé en Juin 2015 à Bâle dans le cadre d’Art Basel, et sa présentation est en tout point identique à celle donnée lors du Festival d’Automne à Paris. L’artiste navré, nous exprime son impuissance. Y a-t-il une responsabilité que l’artiste se doit d’assumer pendant cette période tintée d’un sentiment de tristesse nationale ? Son embarras était touchant.

Roméo Castellucci est connu pour ses mises en scène non conventionnelles provocantes. En Automne 2011, sa pièce Sul concetto di volto nel figlio di Dio ( « Sur le concept du visage du fils de Dieu » ), dans laquelle un acteur jette des excréments sur le visage du Christ, génère de violentes manifestations devant le Théâtre de la Ville à Paris et occasionne 220 arrestations de manifestants religieux radicaux. Le Metope del Partenone quant à elle interprète les frises du Parthénon comme des accidents de la vie quotidienne.

Six tableaux se succèdent, composés de façon identique, ils sont comme six programmes. Six accidentés, six tentatives de sauvetage coordonnées par une véritable équipe d’ambulanciers, et six morts gisant au sol recouvert d’un drap blanc. Aucun détail n’est épargné, les actions se veulent être au plus proche de la réalité.

Chaque tableau débute par un cortège d’acteurs qui installent la situation. Il est composé du blessé - maquillé et même accessoirisé, le spectateur peut déjà deviner le mal qui le fera chavirer vers la mort, ainsi que d’une équipe d’accessoiristes agissant méticuleusement tels de funestes embaumeurs. Ces derniers déversent des litres de fluides (sang, urine, liquide chimique, larmes,...) et aident le blessé à prendre place dans l’immense espace de la halle de La Villette en triturant quelques boyaux ou en disposant une jambe arrachée au sol par exemple.

Ils s’en vont et le jeu commence. Le personnage de l’accidenté s’incarne subitement dans le corps de l’acteur. Cris, hurlement, pleurs, le mal-être s’empare de lui dans la douleur. Il circule avec peine et terreur au milieu de la cohorte de spectateurs.

Les scènes se créent ainsi, à même le parquet stratifié de la halle. Le groupe de spectateur s’agglomère autour de chaque éclopé, redessinant de la sorte les petits théâtres de la vie quotidienne, où les passants enserrent des événements tragiques ayant cours dans l’espace public d’un cordon de curiosité mal placée. Il se forme et se défait, migre d’événement en événement. Parfois il se tasse pour laisser passer l’ambulance qui arrive pour sauver le blessé.

Turbulence de cris d’effrois, de sons de sirènes, de cris d’urgence, de mouvements de masse.

Le spectacle peut paraître grotesque et se complaire dans une mise en scène sanguinolente et pathétique. Cependant, l’intérêt de la pièce réside dans la distance qu’elle réussit à mettre en place. En effet, chaque action correspond à une devinette. Le problème à résoudre est projeté en hauteur sur le mur de la halle, lorsque l’ambulance part laissant au sol le mort sous un drap blanc. Les phrases sont mystérieuses et apparaissent telles des présages qu’un oracle aurait prédit. La réponse au dilemme est ensuite divulguée après que l’acteur jouant le blessé se soit levé et présenté face aux spectateurs. Dans tous les cas, il en ressort une image poétique qui s’intéresse au corps, au volume, aux masses, à la lumière.

Ces devinettes délocalisent l’image de la terreur affiliée au sang et à la mort vers un ailleurs fait de questionnement sur les relations entre formes et symboles, entre matérialité et spiritualité. Le spectateur est forcé de reporter son attention sur son inconscient et de cheminer dans son imaginaire. Il est désireux de trouver la réponse et peut même, comme un enfant, y éprouver un certain plaisir.

L’écart entre un spectacle sanglant de mauvais goût et une pièce d’auteur semble avoir été trouvé grâce à un déroulé d’actions protocolaires et un texte à dimension poétique. Pourtant, rattrapé par le quotidien et son actualité, Roméo Castellucci manifeste une inquiétude : l’écart pourrait-il avoir été éclaté, la mise à distance pourrait-elle être rompue par les événements du Vendredi 13 ? La crainte du metteur en scène est troublante car elle révèle une certaine fragilité du devenir d’une œuvre. Comment vient-elle à être modelée par son environnement ? Quelles relations entretient-elle avec lui et quels regards cela créer sur notre monde  ?

Le Metope del Partenone se clôt magistralement par l’intervention d’une équipe de nettoyage motorisée. Il apparaît alors que nettoyer les traces d’un événement, c’est l’effacer, lui donner une fin en préparant un terrain propre, lisse et neuf pour l’après...